Précautions

Chacune et chacun se prépare à sortir avec précaution de cet étrange moment de confinement. Du temps a passé. Les événements nous changent (et nous, nous voudrions les changer davantage). Cette traversée nous aura inévitablement ébranlés, et il faudra un peu de recul pour en prendre toute la mesure. Mais nous allons prudemment nous retrouver, avec à l’esprit la préoccupation de cet adversaire invisible, toujours à l’agachon. 

Le Premier ministre a confirmé hier les dispositions d’un plan préparé à reculons et dans des couloirs obscurs. Comme depuis le début, on peine à saisir la cohérence des réponses proposées. Toute une partie du pays va se déconfiner au ralenti : « Certains départements ont des résultats moins bons que d’autres », a-t-il déclaré. C’était donc hier le conseil de classe ? L’affaire est plus complexe que cela. Le Nord-Est de la France a été frappé par l’épidémie en premier et c’est à partir de là qu’ont été prises des mesures de protection. Certains de ces départements connaissent des taux de précarité, de promiscuité ou d’inégalité plus forts favorisant le développement de l’épidémie. Et cela met aussi en lumière des inégalités territoriales, comme exemple en nombre de lits de réanimation. Avec moins de lits en proportion, la saturation est plus vite atteinte. 

« La France, nous dit le ministre de la santé « est prête à tester massivement » Enfin ? Jusqu’ici on a expliqué en long, en large et en travers qu’il ne servait à rien de trop tester.  Il est temps de massifier. Mais où sont ces 700 000 tests promis ? J’ai écrit au Préfet pour connaître notre capacité départementale et sa ventilation. Des épidémiologistes s’inquiètent de voir une stratégie aussi vague et aussi faible basée principalement sur les personnes présentant des symptômes. A contrario, on peut s’interroger sur cette logique de brigades et de fichiers, qui marque une tentation de surveillance plutôt qu’une politique de prévention. Informer les personnes qu’elles ont possiblement été en contact avec le virus, les inviter fortement à se faire dépister, leur donner le mode d’emploi, et les prescrire de contacter leur médecin traitant, c’est une chose. Mais pourquoi centraliser et conserver ces données ?

Les personnels des EHPAD vont toucher une prime. Et une surprime dans les départements où l’épidémie aura été la plus forte. Le gouvernement n’arrive pas à se défaire de son idéologie du mérite. Ce qu’on veut bien rémunérer, c’est le risque, c’est la peur. Et si on rémunérait le travail ? Comme pour le personnel hospitalier, il y a besoin d’augmentations de salaires et d’égalité.

Le ministre de l’économie a annoncé l’abandon définitif des « charges sociales patronales de mars, avril et mai ». On appelle ça des cotisations, monsieur le ministre. C’est ce qui permet de financer nos droits. Cette mesure, je l’avais demandée dès la présentation des premières mesures d’urgence. « Sinon, ça sera simplement un crédit supplémentaire », me disait une restauratrice, soulignant l’impossibilité dans laquelle elle serait placée. Mais cela ne devra pas déboucher sur des diminutions de droits à la santé, ou à la retraite.

Le Premier ministre a assoupli son discours sur les plages, en apparence. On verra comment cela se traduit sur le terrain, car la fermeture reste la règle. Sera-t-on moins en proie au risque sur une plage ou dans une grande surface ? Nous aspirons à reconquérir tranquillement ces espaces qui nous ont manqué, à retrouver des repères, à prendre l’air. Pas simplement à consommer.

Enfin, lorsque le Premier ministre a été interrogé sur les offensives de l’Institut Montaigne, et d’un certain nombre de forcenés qui poussent pour nous voler un jour férié et une partie de nos congés, bref pour nous faire travailler plus, il a expliqué que l’heure était au déconfinement et que le reste attendrait, après avoir indiqué que c’était « une bonne question ». En voilà, une mauvaise réponse ! Ainsi donc, la porte est ouverte... Quelle surprise ! Pendant que nous prenons nos précautions, certains préparent sans ménagement le jour d’après. 

Voici 75 ans, notre pays se libérait enfin de l’occupation et du nazisme. Un grand souffle s’emparait de notre pays pour se reconstruire et se réinventer (je ne lui laisserai pas le mot). C’est un grand dessein qui portait notre peuple vers l’avenir, marqué par des idéaux surgis de l’obscurité, pour que soit éminemment respectée la dignité humaine. Le Président de la République ne manquera pas de s’y référer et d’opérer, peut-être, de hasardeuses comparaisons, alors que tout son mandat a été consacré à contredire les grands gestes de la Libération. 

Alors je me souviendrai humblement de celles et ceux dont le courage a ouvert les brèches, de celles et ceux qui ont subi la violence de l’oppression, de celles et ceux qui ont donné sens à la vie quand tout avait été dévasté. 

Se défiant des apparences trompeuses, toute épreuve nous ramène aux choses essentielles. Pour lesquelles il vaut de s’engager. Il y a de grands projets à déconfiner...

  

PS : J’ai pu recenser un certain nombre de mes interventions dans une nouvelle livraison de la lettre du député, un numéro spécial confinement. Toujours cette exigence de rendre des comptes. Merci à Yann Madé pour les emprunts qui illustrent la période. 

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